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Nuit – Episode 6

L’air est froid. Il me saisit les poumons, assaille ma vie. Je vis. Je ne suis donc pas morte. Je repose sur le dos. Autour de moi, ce n’est que silence. Je ne ressens plus le froid de la rivière. Où suis-je ? Je m’éveille, mais m’accroche encore à ce sentiment paisible qui m’habite. Je n’ai pas eu ce sentiment de bien-être depuis combien ? Cinquante, cent ans ? Je me sens bien. L’air est froid, mais j’ai chaud. Je suis allongée, je suis dans mon lit. J’ouvre les yeux…

Il fait noir. La pièce est petite. Les murs sont en torchis de paille, le toit ténu est visible juste au-dessus de moi. J’entends venir de l’autre côté de la porte, le son d’une voix, grave, mélodieuse, qui m’emplit de la certitude d’être protégée. C’est la voix de mon père. Je remue dans le lit. Mes jambes n’en atteignent pas la moitié. J’ai tout juste quatre ans. Pour moi, le monde c’est encore un monde simple. Un monde avec mes parents, la maison, le chien et la mule. L’été je cours dans la cour de la maison pour essayer d’attraper une poule, l’hiver je reste près du feu bien au chaud, loin de la porte et des ouvertures du dehors. Pour moi, le monde est encore simple. Les loups sont les méchants, les chiens les gentils. Il n’y a pas de monstre que mon père ne puisse faire fuir d’une histoire pour m’endormir. La porte grince doucement en s’ouvrant. À l’extérieur de la pièce, les voix se sont tues. La silhouette de mon père se découpe dans la lumière du feu. Puis ce monde s’évapore, se délaite, seule la silhouette, noire, de plus en plus menaçante reste dans la lumière. Les murs s’étiolent et s’effacent, le toit s’éloigne, le temps se distant… Le silence se fait. La silhouette se transforme. Des pics s’accrochent aux épaules, aux mains, au crâne. Les yeux se teintent de rouge. La respiration de bête remplace celle de l’homme. Ce n’est pas mon père qui se tient devant moi, mais un Méphitique qui grandit, grossi, jusqu’à emplir l’univers dans lequel je flotte. Il me cache les étoiles, la lumière. La symphonie des étoiles est remplacée par le hurlement d’un milliard d’âmes damnées qui agonisent dans les flammes. Toutes crient mon nom, m’appellent de leurs souffrances. Et en leur centre, sur une montagne de crânes et d’orbites sanglantes, il se dresse.  Le monstre est là, ce monstre en moi, ce monstre qui, un jour, a fait basculer mon existence dans la nuit…

Je me redresse en hurlant. Il fait noir, la pièce est petite. Une lumière passe sous la porte boisée et m’apporte le son d’un téléviseur ou d’une radio. Mes yeux se réhabituent vite. La pièce est simple, c’est une chambre à coucher. Devant moi se dresse une armoire, sur la gauche une comme en noyer. Il y a une photo dessus, le verre est brisé. Je bascule pour poser les pieds à terre. Mon visage se crispe, j’ai mal. Mes doigts effleurent mes côtes, je les retire vivement, elles sont brisées. Un bandage enserre ma taille. J’essaye de me rappeler ce qui s’est passé. Je me rappelle l’attaque des Méphitiques, ma fuite dans les bois. Je me rappelle m’être jeté avec désespoir dans la rivière où ils ne pouvaient me suivre. Et puis après… L’obscurité, une impression floue de suffocation… Je me noyais dans la rivière… Mon corps balloté dans les flots sans arriver à m’accrocher à la surface. Le soleil n’était pas loin non plus. Qu’est-ce que je fais là. Qui m’a sauvée ?

Dans l’autre pièce, on coupe le son. J’ai fait trop de bruit en m’ayant, quelqu’un ou quelque chose approche. Je n’ai pas d’autre solution que d’attendre ici qu’il franchisse la porte. Je ne sens pas dans l’air le relent des Méphitiques, mais c’est peut-être un être vendu à leur cause. La porte s’ouvre doucement… Et laisse entrer un homme jeune en costume clair. Ses yeux sont gris clair. Son regard est intense. Il me scrute. Son aura emplie la pièce d’une électricité qui me dresse les poils du cou. Je l’observe, prête à me battre. Prête à refléter encore une fois ma condition de damnée.

« Ne me faites pas de mal » dit-il sans préambule. Cela me surprend, ma garde s’abaisse. Ne serait-ce qu’un humain ?

« Je sais que vous avez peur et que vous vous battez depuis si longtemps que vous avez oublié que vous avez des alliés dans ce monde »

« Qui êtes-vous ? Où suis-je ? » demandais-je avec une hargne que je regrettais immédiatement.

« Quelqu’un qui a une mission à accomplir. Une mission qui me remplit d’horreur et me fait vomir, mais que j’ai accepté pour pouvoir continuer de respirer. Tout comme vous, je suis un damné, un esclave de ce monde, qui n’aspire plus à rien, même pas à la mort, car je n’ignore pas ce qu’elle me réserve. Et maintenant, si vous le voulez bien Erzebeth, j’ai préparé à mangé pour nous deux. » Sans attendre, il se retourna et quitta la pièce.

Comment connaissait-il mon véritable nom ?