Ma correspondante…
Je me rappelle bien notre correspondance, notre échange, nos mots… Interrompu comme on abat un oiseau… Je ne sais pas pourquoi, mais ces lettres que tu m’envoyais à intervalles réguliers ont cessé de me parvenir… Au début, j’ai cru à un simple retard de courrier, mais après quelques jours, je me suis résolu, cette semaine, pas de lettre, pas de fraîcheur dans ma vie de vieil homme… Seul me restait mon chien, Bogus, et ma chatte, Natoune, pour seule occupation. Un vieil homme sans famille guettant les lettres d’une anonyme. Je me rappelle encore la première, j’ai d’abord cru à une fausse adresse lorsque je l’ai reçu. À l’exception des courriers administratifs, je n’avais pas reçu de lettre personnelle depuis près de cinq ans, depuis la mort de ma cousine en fait. Et cette lettre, sans nom aucun, qui commençait simplement par ces mots « Mon cher ami… ». Assurément je pris qu’elle n’était pas pour moi, mais je continuais néanmoins à lire ces mots rafraîchissants. Cette lettre était belle, sereine, joyeuse et colorée. Une lettre comme jamais je n’en avais lu. Une lettre qui me rappela qu’un jour j’en avais écrite de pareilles, mais aucune n’avait jamais été aussi libre et douce. Elle se terminait sur ces simples mots. « Je sais que tu te demandes qui t’écris, mais sois sûr que je suis heureuse de le faire, mon vieil ami. Dans l’attente de ta réponse. » La lettre était donc réellement pour moi ? Je me rappelle mon excitation du moment, je réfléchis longtemps à qui pouvait bien se cacher derrière ces mots. Je scrutais la forme des lettres, tendant de me rappeler un visage derrière cette écriture qui, toute en me restant inconnue, m’était étonnamment familière. Et la signature, un enchevêtrement de boucles et de courbes, d’une belle finesse mais dans laquelle je ne découvrais aucun symbole reconnaissable.
Je restais longtemps dubitatif, mais après un temps de réflexion, je fis ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, ce que j’avais abandonné depuis bien trop de temps. Je me mis à écrire une réponse. Je vous ca
cherai volontairement le contenu de cette lettre, car je juge à posteriori que nos échanges sont privés et strictement personnels. Mais je m’y livrais à corps perdu, dans une lettre longue de dix pages, expliquant çà et là ma vie, çà et là ce qui j’étais devenu… Et notre échange a duré deux ans, une lettre toute les deux semaines, pas moins, pas plus… Une correspondance où tu es restée mystérieuse sur ton identité, mais où j’ai appris à te connaître… À te reconnaître peut-être… Car j’avais beau ne pas savoir ton identité, je te connaissais, intimement, personnellement, je le savais, je le sentais… Et souvent je me suis pris à rêver que tu pus être elle. Mais jamais je n’ai osé te le demander. Mais je te connaissais. Cette manière de nous parler, ces mots que je choisissais, ceux avec lesquels tu me répondais… Tout m’était familier…
Mais depuis un mois, plus rien, mais depuis un mois, je n’ai plus reçu d’autre lettre… J’ai fini par envoyer une lettre, une deuxième, à la petite boîte postale où je t’envoyais mon courrier, mais il m’est revenu, adresse inconnue, courrier non délivré… Alors j’ai pleuré… Je venais de perdre la seule amie qui me restait… J’étais à nouveau seul… j’étais à nouveau seul…
Le soir même, le vieil homme s’est éteint, suivant dans la mort, sa correspondante qu’il avait aimé. Sa vie, il l’avait suivi, l’avait promit, l’avait chéri… Sa dernière pensée fût pour son amie anonyme… Et son dernier espoir fût de la retrouver, où qu’il aille.

